Une
grenouille vivait au bord d'un trou rempli d'eau, près d'un
ruisseau. C'était une petite grenouille verte, discrète, ordinaire.
Elle avait envie de devenir extraordinaire et réfléchissait au
moyen de se faire remarquer. À force d'y penser, elle eut une idée.
Elle se mit à boire l'eau de son trou, à boire, à boire…, et
elle la but jusqu'à la dernière goutte ! Et elle commença à
grossir. Ensuite elle se mit à boire l'eau du ruisseau, à boire, à
boire…, et elle la but jusqu'à la dernière goutte ! Et elle
grossissait de plus en plus. En suivant le lit du ruisseau, elle
arriva à la rivière, et elle se mit à boire l'eau de la rivière,
à boire, à boire…, et elle la but jusqu'à la dernière goutte !
Et comme la rivière se jetait dans le fleuve, elle alla près du
fleuve, et elle se mit à boire l'eau du fleuve, à boire, à boire…,
et elle la but jusqu'à la dernière goutte ! Et la grenouille
gonflait, gonflait !
Comme
le fleuve se jetait dans la mer, la grenouille alla jusqu'au bord de
la mer, et elle se mit à boire l'eau de la mer, à boire, à
boire…, et elle la but jusqu'à la dernière goutte qui était la
dernière goutte d'eau de toute la terre. Son ventre, ses pattes, sa
tête étaient gorgés d'eau, et même ses yeux, qui devinrent tout
globuleux. La petite grenouille était maintenant extraordinaire,
gigantesque ; sa tête touchait le ciel !
Les
plantes avaient soif, les animaux avaient soif, et les hommes aussi
avaient terriblement soif. Alors tous se réunirent pour chercher un
moyen de récupérer l'eau de la terre.
« Il
faut qu'elle ouvre sa large bouche afin que l'eau rejaillisse sur la
terre.
Si
on la fait rire, dit quelqu'un, elle ouvrira la bouche, et l'eau
débordera.
– Bonne
idée » dirent les autres.
Ils
préparèrent alors une grande fête, et les animaux les plus drôles
vinrent du monde entier. Les hommes firent les clowns, racontèrent
des histoires drôles. En les regardant, les animaux oublièrent
qu'ils avaient soif, les enfants aussi. Mais la grenouille ne riait
pas, ne souriait même pas. Elle restait impassible, immobile. Les
singes firent des acrobaties, des grimaces, dansèrent, firent les
pitres. Mais la grenouille ne bougeait pas, ne riait pas, ne faisait
même pas l'esquisse d'un sourire.
Tous
étaient épuisés, assoiffés, quand arriva une petite créature
insignifiante, un petit ver de terre, qui s'approcha de la
grenouille. Il se mit à se tortiller, à onduler. La grenouille le
regarda étonnée. Le petit ver se démena autant qu'il put. Il fit
une minuscule grimace, et… la grenouille éclata de rire, un rire
énorme qui fit trembler tout son corps ! Elle ne pouvait plus
s'arrêter de rire, et les eaux débordèrent de sa bouche grande
ouverte. L'eau se répandit sur toute la terre, et la grenouille
rapetissa, rapetissa.
La
vie put recommencer, et la grenouille reprit sa taille de grenouille
ordinaire. Elle garda juste ses gros yeux globuleux, en souvenir de
cette aventure.